Gnosticisme : origines, croyances et textes gnostiques
Le gnosticisme regroupe des courants religieux nés dans les premiers siècles de notre ère. Tous placent la gnose, c’est-à-dire la connaissance spirituelle, au cœur du salut. Pour eux, le monde matériel ressemble à une prison. L’être humain, lui, porte une étincelle venue d’un royaume de lumière. Cette idée traverse tout l’ésotérisme occidental, jusqu’aux romans et aux films d’aujourd’hui.
Mais que croyaient vraiment les gnostiques ? D’où venaient-ils, et que contiennent les manuscrits retrouvés en Égypte en 1945 ? Cet article vous guide pas à pas. Vous y trouverez des repères historiques, le grand mythe gnostique et les principaux textes. Vous verrez aussi ses liens avec d’autres traditions, la Wicca comprise. Nous distinguerons ce que les historiens établissent de ce que ces courants croyaient.
Qu’est-ce que le gnosticisme ?
Gnose et gnosticisme : le sens du mot
Le mot « gnose » vient du grec gnôsis, « connaissance ». Il ne désigne pas un savoir d’école. Il s’agit d’une connaissance spirituelle qui sauve : elle révèle d’où l’on vient, qui l’on est et comment rejoindre le monde divin. Selon l’Encyclopædia Universalis, cette connaissance reste réservée à des initiés.
« Gnostique » prolonge cette idée. Le Larousse rattache le mot au latin ecclésiastique gnosticus, issu du grec gnôstikos, « sage ». Le gnostique est donc l’adepte d’un savoir de sagesse. Le gnosticisme désigne l’ensemble des doctrines qui en font la clé du salut.
Le terme n’a pas toujours été négatif. Clément d’Alexandrie, théologien chrétien, l’emploie en bonne part : pour lui, le « vrai gnostique » est le chrétien accompli.
Un mouvement unique ou une étiquette commode ?
Il n’a jamais existé d’Église gnostique unique, avec un chef et un credo commun. On trouve plutôt des maîtres et des écoles, installés surtout à Alexandrie et à Rome. Chacun propose sa propre version du salut.
Le mot « gnosticisme » sert donc d’étiquette. Les auteurs chrétiens anciens l’appliquaient aux lectures de la Bible qu’ils refusaient. Les historiens modernes l’emploient pour rassembler des idées communes à une grande partie de la littérature des premiers siècles.
Les spécialistes en débattent encore. Un congrès réuni à Messine en 1966 a tenté de s’accorder sur une définition. Le chercheur Michael Williams a même consacré un ouvrage, Rethinking Gnosticism, à démonter cette catégorie qu’il juge douteuse. Dans cet article, « gnosticisme » reste donc un repère pratique, sans oublier cette diversité.
Aux origines du gnosticisme
Un mélange d’influences antiques
Les gnostiques n’inventent pas tout. Ils puisent dans un monde méditerranéen très brassé. La philosophie platonicienne leur apporte l’idée d’un monde idéal et parfait, ainsi que celle d’un artisan divin : le démiurge. Le judaïsme leur fournit les récits de la Genèse, qu’ils relisent à leur manière, et la tradition apocalyptique. Le christianisme naissant leur offre la figure du Christ.
Reste à savoir qui est arrivé le premier. Selon certains chercheurs, dont Gershom Scholem, un gnosticisme d’origine juive précède le christianisme. D’autres, comme Simone Pétrement, défendent une origine chrétienne. Des auteurs évoquent aussi des apports iraniens ou mésopotamiens. Aucune hypothèse ne fait l’unanimité : la question du gnosticisme et du christianisme reste ouverte.
Ce monde est aussi celui de la théurgie. Cet art rituel naît dans les milieux platoniciens de l’Antiquité tardive et vise à unir l’âme au divin. Les deux traditions partagent le même intérêt pour l’élévation de l’âme, sans se confondre.
L’opposition de l’Église naissante
Dès le milieu du IIe siècle, des auteurs chrétiens combattent ces enseignements. Justin, Irénée de Lyon et Tertullien comptent parmi les plus connus. Vers 180-185, Irénée rédige Contre les hérésies pour réfuter les doctrines gnostiques. Ces écrits conservent des informations précieuses, mais ils décrivent des adversaires, avec les déformations que cela suppose.
À cette époque, le christianisme n’a pas encore d’autorité centrale. Celle-ci ne se met en place qu’après la conversion de Constantin, en 312. Les notions d’orthodoxie et d’hérésie se précisent justement dans ces polémiques. Beaucoup de groupes gnostiques se réclament pourtant de Jésus et se disent chrétiens.
Les grands courants gnostiques
Il n’existe pas une doctrine gnostique unique, mais plusieurs familles d’écoles. Voici les principales.
Les valentiniens
Valentin enseigne à Alexandrie, puis à Rome vers 135. L’Église de Rome l’exclut vers 150. On lui attribue l’Évangile de la Vérité. Ses disciples fondent des écoles dont témoignent plusieurs textes de Nag Hammadi, comme l’Exposé valentinien.
Les séthiens
Ce courant tire son nom de Seth, troisième fils d’Adam et Ève, vénéré comme une figure divine. D’inspiration très juive et fortement marqué par le platonisme, il produit des textes comme l’Apocryphon de Jean. Sa doctrine dite « classique » remonte aux Ier et IIe siècles. Certains chercheurs la jugent même plus ancienne que les premières Églises chrétiennes. C’est lui qui met en scène Barbelo et le démiurge Yaldabaoth, présentés plus loin.
Basilide, Marcion et les autres
Basilide dirige une école à Alexandrie vers 120-140. D’après Irénée, dont le témoignage demande de la prudence, il enseigne l’existence de 365 cieux. Marcion, au IIe siècle, fonde une Église rivale et rejette l’Ancien Testament. On cite encore, parmi les figures principales, Simon le Mage, Cérinthe et Carpocrate.
Manichéisme et prolongements
Au IIIe siècle, Mani fonde le manichéisme, une religion dualiste. L’Encyclopædia Universalis la décrit comme gnostique par essence. La même source range parmi les prolongements plus tardifs les bogomiles et les messaliens.
Les croyances gnostiques : un récit de chute et de retour
Les écoles divergent, mais beaucoup partagent un grand récit. Nous le suivons ici d’après l’Apocryphon de Jean, un texte séthien. Certains détails varient d’un groupe à l’autre.
Un Dieu inconnaissable et le Plérôme
Au sommet se tient un Dieu parfait, que le texte nomme la Monade, l’unité première. On ne peut le définir que par ce qu’il n’est pas. De lui émanent, par étapes, des êtres de lumière appelés éons. Le premier est Barbelo, sa « première pensée », une figure féminine. Les éons vivent souvent en couples.
Leur royaume reçoit, selon les systèmes, le nom de Plérôme, la « plénitude ». Plusieurs auteurs le rapprochent du monde des Idées de Platon : un royaume idéal, qui ne change pas.
Sophia et la naissance du monde
Sophia, la « Sagesse », est le douzième éon. Elle veut produire un être à son image sans l’accord du Père. Ce geste rompt l’harmonie du Plérôme. Il donne naissance à un être imparfait, le démiurge. Pour les gnostiques, cette faute explique l’origine du mal et du monde matériel.
Le démiurge et les archontes
Le démiurge gnostique se nomme Yaldabaoth, « enfant du chaos ». Le texte l’appelle aussi Saklas, « le fou », et Samaël, « le dieu aveugle ». Avec ses auxiliaires, les archontes, il façonne l’univers visible et l’humanité. Ignorant ce qui le dépasse, il se proclame seul Dieu.
Dans plusieurs systèmes, ce créateur correspond au Dieu de la Bible hébraïque, présenté comme maladroit, voire vindicatif. Sophia récupère alors sa puissance perdue : elle pousse Yaldabaoth à souffler la vie dans Adam. Les archontes jettent ensuite cet être dans la matière.
L’étincelle divine et le salut par la gnose
Le souffle reçu par Adam devient l’étincelle divine : une parcelle du monde de lumière, endormie dans le corps humain. Le salut consiste à la réveiller par la connaissance. Un révélateur vient la tirer de son sommeil. Dans le gnosticisme chrétien, c’est le Christ. Chez les séthiens, Sophia envoie aussi des émissaires.
Après la mort, l’âme libérée traverse les cieux gouvernés par les archontes. Certains textes évoquent des mots de passe pour franchir chaque sphère. Ce salut reste avant tout individuel.
Un regard contrasté sur le corps
Le gnosticisme oppose la lumière aux ténèbres, l’esprit à la chair. Le corps apparaît comme la prison de l’étincelle. Les attitudes concrètes varient toutefois selon les groupes. Certains textes rêvent d’un retour à l’unité première, y compris celle des sexes : c’est l’idéal d’androgynie.
Les textes gnostiques et la bibliothèque de Nag Hammadi
Une jarre retrouvée en Haute-Égypte
En 1945, des paysans égyptiens découvrent une grande jarre près de Nag Hammadi, en Haute-Égypte. Elle contient treize codex de papyrus écrits en copte, soit une cinquantaine de textes, dont certains existent en plusieurs versions. La plupart traduisent des œuvres grecques composées dans la seconde moitié du IIe siècle.
Les copies datent du milieu du IVe siècle. Des documents administratifs de 333 à 348, glissés dans la reliure du codex VII, permettent cette datation. Les manuscrits reposent aujourd’hui au Musée copte du Caire. L’Encyclopædia Universalis consacre un article à la bibliothèque de Nag Hammadi, en partie réservé à ses abonnés.
Pourquoi ces livres ont-ils été enterrés ? On l’ignore. Une hypothèse évoque les campagnes de l’Église contre les hérésies au IVe siècle. Aucune preuve ne l’établit.
Les évangiles et écrits à connaître
Chaque évangile gnostique a sa couleur. Voici les textes les plus souvent cités :
- Évangile de Thomas : un recueil de 114 paroles attribuées à Jésus. Nag Hammadi en conserve la seule version complète.
- Évangile de Philippe : il présente Marie-Madeleine comme une disciple bien-aimée et éclairée.
- Évangile de la Vérité : attribué à Valentin, il décrit la naissance du mal par la chute de Sophia.
- Apocryphon de Jean, ou « Livre secret de Jean » : un dialogue entre le Christ ressuscité et l’apôtre Jean, qui contient le grand récit des origines.
- Évangile de Marie et Évangile de Judas : deux autres écrits souvent classés parmi les textes gnostiques. Publié en 2006 par la National Geographic Society, l’Évangile de Judas n’appartient pas à la jarre de Nag Hammadi.
Comment aborder ces textes
Plusieurs de ces écrits portent le nom d’un apôtre ou d’un disciple, sans que l’on connaisse leurs véritables auteurs. Les historiens les lisent comme les témoins de courants spirituels de l’Antiquité, et non comme des biographies de Jésus. Quant à l’Évangile de Thomas, beaucoup de spécialistes le jugent ancien et seulement en partie gnostique.
Du côté catholique, des auteurs comme Miguel Pastorino, dans Aleteia, estiment que ces textes s’éloignent du message de Jésus : ils réservent le salut à une élite et ne reconnaissent pas l’Incarnation. Une lecture éclairée suppose donc une édition annotée, avec son introduction.
Gnosticisme, hermétisme, kabbale : des parentés dans l’ésotérisme
Hermétisme : un cousin de l’Antiquité tardive
L’hermétisme naît à la même époque, autour des textes du Corpus Hermeticum. Le lien est concret : la jarre de Nag Hammadi renfermait trois écrits de ce corpus, ainsi qu’une traduction partielle de la République de Platon. Ces voisinages suggèrent que tous ces textes circulaient dans les mêmes milieux. L’Encyclopædia Universalis range d’ailleurs l’hermétisme parmi les prolongements de la gnose.
Kabbale et mystique juive
La même encyclopédie relève aussi des influences gnostiques dans la Kabbale. Le débat reste vif. Dans les années 1960 et 1980, Gershom Scholem a proposé des racines gnostiques juives pour la Kabbale. En 1988, Moshe Idel a contesté son insistance sur les influences extérieures. Les spécialistes se montrent aujourd’hui plus prudents.
De Nag Hammadi à Carl Jung : une redécouverte moderne
Le codex I, acheté en 1951 par l’institut Carl Gustav Jung de Zurich, porte le nom de « codex Jung ». Il n’a rejoint le Musée copte du Caire qu’en 1975, après un différend lié à la mort de Jung en 1961.
Jung s’intéressait aux gnostiques de longue date : en 1912, il en parlait déjà avec enthousiasme à Freud. Il cherchait chez eux des parallèles à son exploration de l’inconscient. Pour lui, leurs images racontaient une expérience intérieure.
Gnosticisme et Wicca : deux regards sur le monde
La Wicca naît au XXe siècle, avec Gerald Gardner dans les années 1950. Le gnosticisme remonte au IIe siècle. Ces deux univers se situent à près de dix-huit siècles d’écart. Les comparer aide pourtant à saisir leurs visions du monde.
La matière : prison ou sacrée ?
Pour les gnostiques, le monde matériel est l’œuvre d’un démiurge imparfait, et l’on cherche à s’en libérer. Dans la tradition wiccane, la nature est au contraire sacrée. Les wiccans suivent les cycles des saisons et le respect du vivant guide leur pratique.
Le divin : un Dieu lointain ou une Déesse proche ?
Les gnostiques placent au sommet un Dieu inconnaissable, très éloigné du monde visible. Sophia incarne le féminin divin, mais sa chute la rend responsable du monde imparfait. La Wicca honore une Déesse et un Dieu, présents dans la nature. Le féminin sacré tient donc une place importante dans les deux traditions, avec un rôle très différent.
Questions fréquentes sur le gnosticisme
Quelle différence entre gnostique et agnostique ?
Le gnostique croit en une connaissance spirituelle qui sauve. L’agnostique estime qu’on ne peut rien savoir de certain sur Dieu ou sur l’absolu. Le second mot ajoute le préfixe privatif « a- » au mot grec gnôsis : « sans connaissance ». Le biologiste britannique Thomas Huxley l’a forgé en 1869.
Que pensaient les gnostiques de Jésus ?
Plusieurs courants adoptent le docétisme : Jésus n’aurait eu qu’un corps apparent, sans chair réelle. Basilide enseigne même que Simon de Cyrène a été crucifié à sa place. Les Églises ont rejeté ces idées, qui revenaient à nier l’Incarnation.
Y a-t-il de la magie dans le gnosticisme ?
Les sources anciennes mêlent deux réalités. Irénée accuse les disciples de Basilide d’user d’images, d’incantations et de magie, mais ses récits sont jugés peu fiables. D’autre part, des pierres gravées et des papyrus magiques grecs portent le nom d’Abrasax. Il y côtoie des noms divins hébraïques comme Iaô, Sabaoth ou Adonaï.
Les chercheurs actuels voient dans ces objets une catégorie plus large d’amulettes magiques. Ils ne les attribuent pas tous aux gnostiques. Le lien exact reste débattu.
Quels textes gnostiques lire en français ?
Commencez par Écrits gnostiques : la bibliothèque de Nag Hammadi, paru en 2007 dans la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard). Jean-Pierre Mahé et Paul-Hubert Poirier l’ont dirigé. Cette traduction française intégrale est issue d’un projet de l’Université Laval, au Québec. Pour comprendre l’ensemble, La Religion gnostique de Hans Jonas reste une étude classique.
Le gnosticisme est-il lié à la franc-maçonnerie ou à la Rose-Croix ?
Aucun lien direct n’est démontré avec les gnostiques de l’Antiquité. En revanche, des « Églises gnostiques » apparaissent à la fin du XIXe siècle dans les milieux ésotériques français. Jules Doinel, franc-maçon, fonde la première à Paris en 1890. En 1892, il sacre évêque Papus, fondateur de l’Ordre martiniste.
Ces mouvements se réclament de l’héritage gnostique, sans filiation continue démontrée. Certaines de ces églises entretiennent aujourd’hui des liens avec des ordres martinistes ou rosicruciens.
Entre ombre et lumière : ce que le gnosticisme nous apprend
Les gnostiques posaient des questions qui restent actuelles. D’où venons-nous ? Pourquoi le monde paraît-il imparfait ? Que signifie se connaître soi-même ? Vous pouvez ne partager aucune de leurs croyances et pourtant y trouver un miroir de vos propres interrogations.
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